Pour les amoureux de la bulle, labbaye Saint-Hilaire, plus que tout autre, vaut bien sinon une messe, au moins un pèlerinage.
Saint-Hilaire se distingue de loin. La silhouette forte, carrée, de son clocher roman émerge des coteaux rebondis de lEst Limouxin, opposant sa verticalité de pierre blonde à la géométrie parfaite et horizontale des rangées de vignes, fruit de tant de pactes laborieux, inspirés, entre lhomme et la nature.
Le monastère de Saint-Hilaire, soumis à la règle de saint Benoît dAniane est mentionné dès 825 alors que les disciples de Witiza - fils du Comte de Maguelone et ancien échanson de Louis dAquitaine, le fils de Charlemagne - essaiment dans la région, de Saint-Guilhem-le-Désert à Lagrasse en passant par Saint-Jean-de-Caunes.
On peut imaginer que Saint-Hilaire fut alors à linstar des autres abbayes languedociennes, un centre agricole, économique et culturel thésaurisant les connaissances héritées de lantiquité à lorigine du renouveau de la vigne dans le limouxin, activité mise à mal par les invasions wisigothiques et sarrasines notamment.
Saint-Hilaire vaut bien un pèlerinage car, cest ici et nulle part ailleurs que tout a commencé. Ici que le vin tranquille, par la savante magie de la bulle, a gagné la pétillance, leffervescence, cette grâce aérienne qui achevait den faire un produit dexception, symbole de lintelligence humaine. De lesprit.
Henry Guilhem, dans son livre La Blanquette de Limoux, paru en 1951 à Paris, rapporte quun texte de 1531 mentionnait déjà des flascons de Blanquette, en provenance de Saint-Hilaire. Les Archives départementales de lAude, à Carcassonne, conservent dailleurs un précieux textes de 1544 qui lui aussi fait état de quatre pinctes Blanquette, des écrits, parmi tant dautres, qui attestent de lantériorité absolue des bruts limouxins et de lincontestable savoir-faire des moines de labbaye de Saint-Hilaire.
On raconte même quun certain Dom Pérignon, procureur cellérier de Hautvillers près dEpernay en Champagne, vint ici, un siècle plus tard, chez ses frères bénédictins, faire ses classes de vinificateur.
Dans le Limouxin, lon sintéresse, en tous cas, très tôt à leffervescence de la Blanquette. Et rapidement, lon comprend lextraordinaire qualité des bruts quelle engendre. Cest ainsi que, pour arroser ses victoires, le Sieur dArques nomet jamais de lamper les flacons de Blanquette de Limoux que lui offrent les Consuls de la ville.
Cest ainsi, également, quun document daté de 1578 fait état dune commande destinée à un haut personnage, le Prévôt général du Roi qui nhésite pas à payer la Blanquette de Limoux deux fois plus cher que le Clairet. A titre de référence - même si les Anglais tel lécrivain Georges Farquhar pour qui le brut pétille comme les bons mots dun homme desprit succombent dès le XVIIe siècle au charme du sparkling - il faudra attendre, en France, les soupers fins du Régent pour que la pétillance, mariée à la galanterie, conquière laristocratie qui trouve enfin là un breuvage à son image.
Désormais, partout dans le monde, la mode du brut est lancée, une mode éternelle qui prit naissance, il y a près de cinq siècles, à Saint-Hilaire, au cur des vignobles de Limoux, au pays originel de la bulle.